Les bougnats : enquête photo à Paris

J’ai hérité d’un certain nombre de photos de différentes branches de la famille, mais malheureusement toutes ne sont pas identifiées. Alors tout comme Renaud, du blog Nos Racines, Notre Sang, je me suis lancée dans une enquête photo.

La photo et les données (erronées) de départ

Voici la photo qui a retenu mon attention :

La photo à identifier – Collection personnelle

Cette photo me vient de la famille de mon grand-père maternel. Il s’agit d’une photo carte représentant un commerce de BOIS, CHARBONS, VINS, LIQUEURS, typique de ceux que tenaient les Bougnats (Auvergnats immigrants installés à Paris). On y lit le nom du propriétaire : J.Champroux.

CHAMPROUX est le nom de jeune fille de mon arrière-grand-mère. Son père, Jules Henri CHAMPROUX, est décédé à Verdun en 1916 (voir cet article à son sujet), laissant son épouse Jeanne DUTOUR veuve avec deux petites filles.

Lorsque j’ai montré cette photo à mon grand-père, il m’a dit qu’il s’agissait justement de sa grand-mère Jeanne DUTOUR avec ses sœurs Marie, Emma et Angèle. Ce que j’avais initialement pris pour argent comptant. Mais en me penchant sur les âges des protagonistes, je me suis rendu compte que ça ne collait pas du tout : Jeanne est née en 1885, Marie en 1888, Emma en 1890 et Angèle en 1901. Si on admet que la plus jeune fille est Angèle, cela daterait la photo vers 1910 ; Jeanne aurait 25 ans, Marie 22 et Emma 20, ce qui ne colle pas avec les âges des femmes sur la photo. Ajoutons à cela le fait que mis à part la coiffure, la femme ne ressemble pas tant que ça à Jeanne (les arcades sourcilières notamment sont très différentes), que l’homme ressemble encore moins à Jules, et me voilà de retour au point de départ !

Jeanne DUTOUR – Collection personnelle

Les frères de mon arrière-arrière-grand-père

Faisons le point sur la fratrie CHAMPROUX. Jean-Baptiste CHAMPROUX et Marie ANGLADE ont eu onze enfants :

  • Alexandre Marie (1864-1951) : l’initiale de son prénom ne correspond pas et il n’a à ma connaissance pas vécu à Paris.
  • Antoine Auguste (1866) : tout pareil.
  • Jean-Baptiste (1866) : l’initiale fonctionne, mais je n’ai pas connaissance qu’il soit jamais monté à Paris.
  • Pierre François (1867-1867) : mort en bas âge.
  • Jean-Pierre dit Jean-Baptiste (1869-1937) : voici un premier candidat sérieux.
  • Marie Alexandrine (1873) : elle a épousé un monsieur VAISSE, donc ça ne colle pas même si le couple a bien vécu à Paris.
  • Antoine Henri (1875) : rien ne colle.
  • Jules (1877-1877) : mort en bas âge.
  • Jean-Marie (1880) : voici un deuxième candidat sérieux.
  • Pierre Eugène (1882-1931) : j’en ai parlé dans mon article précédent, il était mineur et pas du tout à Paris.
  • Jules Henri (1886-1916) : mon arrière-arrière-grand-père que j’ai déjà éliminé plus haut.

Je me retrouve donc avec deux candidats principaux.

Jean-Pierre dit Jean-Baptiste a épousé en premières noces Marie FAUCHET le 17 août 1895 à Condat-lès-Montboissier (63). Veuf sans enfant, il se remarie avec Marie Hélène VIALLIS le 4 mars 1899 à Echandelys (63). Deux enfants naîtront à Echandelys : Léa en 1900 et Léon en 1908. Mais en 1909, lors du mariage de son frère Jean-Marie, Jean-Baptiste est dit plombier à Paris où il réside au 10 cité Beauharnais. La famille s’installera par la suite au 195 rue de Charonne dans le 11e. Je n’ai pas de photo d’eux.

Jean-Marie a lui aussi vécu à Paris, sa fiche matricule nous donne ses différentes adresses : il emménage au 13 passage Clos Bruneau en 1905 puis au 24 rue des Carmes en 1906. Plombier, il épouse Marie Joséphine COIFFIER, cuisinière originaire de Saint-Genès-la-Tourette (63), le 23 septembre 1909 à Paris 5e. Le couple emménage au 3 rue Muller juste après leur mariage. Un petit Lucien naît en 1914. Ils retourneront à Condat en 1923. Je possède une photo de la famille.

Jean-Marie CHAMPROUX, Marie Joséphine COIFFIER et Lucien – Collection personnelle

Je suis très peu physionomiste, et je me garderais bien d’affirmer s’il s’agit ou non des mêmes personnes que sur ma photo-carte ! La différence de taille entre les époux correspond, les arcades sourcilières de madame sont bien orientées, mais je ne me risquerai pas à aller au-delà de ça.

Gallica à la rescousse

Je me suis ensuite tournée vers Gallica et leur fantastique « recherche par proximité » où j’ai essayé différents couples de mots : Champroux / Charonne (rue où habitait Jean-Baptiste), Champroux / Muller (rue où habitait Jean-Marie) et Champroux / charbon. J’ai en tête notamment que les commerces étaient référencés dans des bottins, donc avec un peu de chance je devrais pouvoir les trouver.

Et en effet, Gallica me renvoie plusieurs références de l’Annuaire du commerce Didot-Bottin (éditions de 1914, 1921 et 1922) où l’on peut lire ceci :

Annuaire du commerce Didot-Bottin de 1921 – Gallica

Je ne sais pas vous, mais je trouve que ça sent bon, et que ça pointe indubitablement vers Jean-Marie qui habitait à cette adresse !

3 rue Muller

Je vais de ce pas faire un tour sur Google Street View pour voir à quoi ressemble le 3 rue Muller aujourd’hui.

Le 3 rue Muller aujourd’hui – Google Street View

Bien sûr il ne s’agit plus d’un commerce bois-charbon (c’eût été étonnant), mais à part ça ça correspond très bien à ma photo-carte. Vous noterez notamment les ferrures devant les fenêtres du premier étage qui sont toujours d’époque.

Voilà donc ma photo-carte géolocalisée, et par la même occasion mes deux protagonistes Jean-Marie CHAMPROUX et Marie COIFFIER. Je n’ai par contre aucune idée de qui sont les trois jeunes filles à leurs côtés : voisines, employées, cousines ? Il est très peu probable que j’arrive à le déterminer.

Au cours de mes recherches sur Gallica, j’ai retrouvé deux autres documents sur le 3 rue Muller :

Ces dates correspondent parfaitement aux dates de déménagement trouvées sur la fiche matricule de Jean-Marie : installation en 1909 juste après leur mariage, et retour en Auvergne à Condat en 1923.

Pour finir

Pour finir, je souhaite revenir rapidement sur le parcours de Jean-Marie. Même si, contrairement à mon arrière-arrière-grand-père Jules, il est revenu de la guerre, il n’en est pas pour autant revenu indemne. Il a en effet été blessé à deux reprises : le 27 octobre 1914 alors qu’il dépendait du 13e bataillon de Chasseurs, puis à nouveau le 10 juillet 1915 à Sondernach. Il sera cité à l’ordre du bataillon « Chasseur qui a toujours très bien fait son devoir. Blessé 2 fois. » et recevra la médaille militaire par décret du 07/12/1929.

Je possède une deuxième photo de Jean-Marie, prise sans doute dans un des hôpitaux temporaires ou dépôts de convalescence par lesquels il est passé pendant la Grande Guerre :

Jean-Marie CHAMPROUX (indiqué par une croix) – Collection personnelle

Malheureusement ses blessures ne seront pas sans conséquence : son invalidité est estimée à 15% en 1920 pour « pleurite de la base gauche suite de plaie pénétrante » ; à 10% en 1921 pour « reliquat léger de pleurite de la base gauche – légère diminution de la respiration au sommet – légère oppression à l’effort – bon état général – suite de plaie transfixiante de l’hémithorax » ainsi qu’en 1923 pour « séquelles légères de transfixion par balle de l’hémithorax gauche – cicatrice poignet gauche ». Ce chiffre est revu à 35% en 1926 pour « séquelles de transfixion par balle de l’hémithorax gauche – cicatrice poignet gauche », 30% en 1927 pour « séquelles de blessure pointe de l’omoplate gauche – submatité de la base droite ». En 1928, suite à une aggravation de son état, il est réformé définitivement avec pension temporaire de 100% pour « tuberculose pulmonaire ouverte ». Sa pension 100% devient permanente en 1930 pour « tuberculose pulmonaire évolutive ». Le petit Lucien sera à ce titre adopté par la nation.

Je n’ai pas trouvé à ce jour la date de décès de Jean-Marie.

12 réflexions sur “Les bougnats : enquête photo à Paris

      1. Superbe enquête, bravo. Merci pour ce partage d’expérience. J’ai moi aussi mené une enquête sur une blanchisserie parisienne pour pouvoir identifier les protagonistes. C’est toujours gratifiant quand on peut mettre un nom sur nos anciennes photos.

        Aimé par 1 personne

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