Un collatéral héroïque : Jean-Baptiste GUIGNARD

Il y a peu, je vous ai présenté un collatéral pas très fréquentable. Pour équilibrer un peu, je vais maintenant vous parler d’un collatéral héroïque, répondant au nom de Jean-Baptiste Charles Joseph GUIGNARD. Il s’agit de l’arrière petit-fils du SOSA 528 de mon fils, comme on peut le voir sur l’arbre simplifié ci-dessous :

Lien entre Jean Baptiste Charles Joseph GUIGNARD et la branche patronymique de mon conjoint

Jean Baptiste Charles Joseph est né le 1er Pluviôse an XII (22/01/1804) à Condé-sur-l’Escaut (59), de Charles Philippe Joseph GUIGNARD et Thérèse Isabelle Joseph DUBREUCQ. Son père est treilleur de bateaux, c’est-à-dire haleur de bateaux : il tirait les bateaux en suivant le chemin de halage, à l’aide d’une corde appelée la treille.

Jean Baptiste épouse Angélique Joséphine TRUFFIN à l’âge de 22 ans, le 19 décembre 1826. Le couple aura douze enfants entre 1826 et 1849, dont six mourront en bas-âge. Lui-même exerce le métier de foreur de bateaux : c’est un ouvrier charpentier de marine chargé de percer, avec une tarière ou une chignole, les trous destinés à recevoir les chevilles et les gournables nécessaires à l’assemblage des carènes et coques de navire (d’après vieuxmetiers.org).

Mise à jour du 03/03/2021 (déjà !) grâce aux échanges avec Dominique @domi59genealo sur Twitter, experte en batellerie : Les foreurs de bateaux étaient en fait des ouvriers commissionnés par l’administration des Douanes pour rechercher la fraude dans les bateaux, en sondant les chargements de charbon de terre à la recherche de marchandises introduites subrepticement (voir ici pour les références).

La première apparition de Jean-Baptiste GUIGNARD dans la presse date du 15 septembre 1853 dans Le Courrier du Nord, à l’occasion de la fête communale de Valenciennes qui s’était déroulée la veille. Cette fête a été l’occasion pour la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de Valenciennes d’énumérer des actes de courage, de dévouement et de vertu. Voilà ce qui est dit sur lui :

J.-B. GUIGNARD, foreur à Condé, s’est exposé huit fois pour secourir ses semblables, et dix personnes ont dû la vie à son énergique courage. Il ne lui a pas suffi de se jeter à la nage au moindre signal de détresse, et d’arriver toujours le premier pour retirer des flots les malheureux qui se débattaient ostensiblement contre la mort. Les dangers les plus certains, les obstacles les plus terribles n’ont pu arrêter son admirable dévouement. En 1822, c’est sous une de ces longues maisons flottantes dont l’Escaut est couvert, qu’il cherche, saisit et arrache à la mort un ouvrier, son camarade. En 1830, au mois de février, c’est sous la glace même, c’est dans cet horrible tombeau, presque sans autre issue que le gouffre étroit où la victime a disparu, qu’il va chercher un jeune enfant de 10 ans tombé dans l’écluse Cuvelier, et parvient, en se frayant un nouveau passage, à le ramener sain et sauf sur la rive.
Comme Cornu, Comme Dapsence, comme Bécourt [ndlr: trois autres hommes cités pour leur courage], J.-B. Guignard n’a jamais songé ni à faire valoir ni à faire payer sa belle conduite. Il y a déjà 13 ans que son dernier acte de courage a été accompli, et si l’enquête ouverte par notre Société n’avait réveillé le souvenir de son dévouement, jamais peut-être un mot d’éloge ne serait venu signaler ce noble citoyen à l’estime publique. En le plaçant au premier rang et en vous demandant pour lui une médaille d’or, votre commission n’a cependant pas été portée à le payer de ce long oubli ; elle a voulu surtout honorer chez lui cet héroïsme surhumain qui semble redoubler d’énergie et d’abnégation, alors que le danger devient lui-même plus certain, plus effrayant et plus terrible.

L’obtention de cette médaille d’or est rappelée dans l’édition du 17 septembre puis dans celle du 20 septembre :

Le Courrier du Nord – 17 septembre 1853

Moins de trois mois après cette récompense, Jean-Baptiste effectue un nouveau sauvetage. C’est ce qu’on apprend dans le journal du 6 décembre 1853 :

J.-B. Guignard, cet intrépide ouvrier foreur de Condé, dont la Société d’Agriculture, Sciences et Arts de Valenciennes, a récemment récompensé par une médaille d’or les nombreux actes de courage, vient encore de se dévouer pour sauver la vie à l’un de ses semblables.
Jeudi dernier, M. D… vérificateur des douanes, faisant son service dans le port de Condé, glissa entre deux bateaux, dans un endroit où il était difficile et dangereux de lui porter secours. Il se débattait depuis quelques instants en présence de personnes impuissantes à le secourir, lorsque Guignard, qui travaillait près de là, accourt et se jette tout habillé dans l’Escaut. Il eut bientôt atteint M. D… qui venait de reparaître pour la troisième fois à la surface ; mais celui-ci, qui avait presque entièrement perdu connaissance, saisit instinctivement son sauveur par la jambe et l’entraîne avec lui au fond de l’eau. Heureusement Guignard, conservant tout son sang-froid, parvient à se faire lâcher, et saisissant à son tour M. D… par le bras, le ramène sain et sauf sur le bord du canal.
C’est la dixième personne que J.-B. Guignard arrache à la mort, et pourtant, à l’exception de la médaille d’or décernée par la Société d’Agriculture, aucune récompense n’est encore venu honorer son admirable dévouement. Comme une croix d’honneur serait bien placée sur la poitrine de cet héroïque ouvrier !

Trois ans plus tard, Jean-Baptiste GUIGNARD est à nouveau honoré par la Société impériale d’agriculture lors de la fête de Froissart. C’est ce que nous apprend Le Courrier du Nord du 24 septembre 1856.

J.-B. Guignard. – Encore un brave Condéen à honorer, Messieurs ; mais cette fois il s’agit d’un nom connu de vous, d’un nom qui a déjà bien glorieusement retenti dans vos concours. Vous avez tous conservé le souvenir de ce courageux foreur de Condé, J.-B. Guignard, dont vous récompensiez en 1853, par une médaille d’or l’héroïsme dix fois mis à l’épreuve. Vous n’avez pas oublié cette bravoure intrépide qui ne se contentant pas d’affronter les flots en plein hiver, allait, sans souci de la mort, chercher les malheureux jusque sous la glace. Guignard, dont la vie de dévouement date de 36 ans, n’a pas voulu s’arrêter après la récompense. Depuis votre dernier concours, il a prouvé une fois encore toute la grandeur, toute l’énergie de son noble caractère.
Le 1er décembre 1853, M. Dorigny [ndlr : M. D… est démasqué !], vérificateur des douanes à Condé, se disposait à passer d’un bateau sur un autre, lorsque les deux pieds lui manquant à la fois, il fut précipité dans le canal et disparut bientôt entre les deux maisons flottantes. Huit personnes avaient été témoins de l’accident ; mais aucune d’elles ne sachant nager, M. Dorigny allait périr sans secours, lorsque les cris d’alarme attirent Guignard, qui travaillait à une assez grande distance. Sans même se donner le temps de se déshabiller, notre intrépide foreur saute à l’eau, plonge à diverses reprises sous les deux bateaux, atteint, entraîne et sauve enfin l’infortuné fonctionnaire au moment où le dernier souffle de vie allait s’échapper de sa poitrine.
J.-B. Guignard a déjà reçu de vous, Messieurs, la plus haute récompense que vous puissiez décerner. Aussi, en vous bornant à rappeler aujourd’hui la médaille d’or dont vous l’avez honoré, vous feriez trop peu sans nul doute, si ce rappel, en faisant revivre toutes ses belles actions, n’avait avant tout pour but et pour résultat de le signaler de nouveau à l’estime et à la reconnaissance du pays.

Mais ce n’est pas fini ! Notre héros réitère en juillet 1862, comme nous le relate l’édition du 27 juillet :

On nous écrit de Condé :
Mardi dernier, vers cinq heures du soir, le jeune Moisin, âgé de onze ans, jouait sur la longue passerelle qui relie le bassin de l’écluse Gœulzin au chemin de halage conduisant à Fresnes. Imprudent comme on l’est à cet âge, l’enfant tomba dans l’eau, au confluent de l’Escaut et de la Hayne, c’est-à-dire à l’endroit où le courant est toujours le plus rapide et où les remous sont nombreux.
Aux cris d’alarme poussés par le factionnaire de la porte du Quesnoy – qui heureusement s’était aperçu de l’accident – une foule de personnes se portèrent instantanément sur la passerelle ; mais le jeune Moisin avait déjà disparu… Tout espoir de le sauver paraissait évanoui, lorsqu’accourut à son tour le sieur Guignard (Jean-Baptiste) ouvrier foreur, âgé de 59 ans. A peine eût-il jeté un coup d’œil vers l’endroit qu’on lui indiquait et où l’on supposait qu’était tombé l’enfant, qu’il s’élança tout habillé dans l’Escaut, profond de plus de deux mètres, plongea résolument et, après quelques secondes de la plus vive anxiété, on eut la joie de le voir reparaître tenant le jeune Moisin sur ses épaules.
En moins d’une minute, celui-ci était sauvé.
Ce trait de courage est, croyons-nous, au moins le douzième accompli par le sieur Guignard, Jean-Baptiste, au péril de ses jours. Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, des procès-verbaux portant tous le cachet officiel et attestant que depuis 42 ans nombre d’individus de tout âge et de tout sexe doivent la vie à son abnégation et à son ardent dévouement.
En septembre 1853, dans sa séance solennelle des distributions de récompenses (concours de moralité), la Société impériale d’agriculture, sciences et arts de Valenciennes lui décernait une médaille d’or dont elle a fait rappel le 22 septembre 1856.
Ce témoignage de reconnaissance publique est quelque chose, sans doute ; il prouve au moins que le courage est apprécié et honoré dans notre arrondissement tout aussi bien, tout aussi dignement qu’ailleurs ; mais – nous ne faisons que traduire ici l’opinion générale à Condé – il est trop local et ce n’est point assez. Guignard a autant de modestie que d’héroïsme et il rougirait de demander lui-même ; mais il serait équitable et juste que l’administration supérieure, prévenue, intervînt pour que l’intrépide sauveteur reçût, dans un prochain avenir, une récompense d’un ordre plus élevé, et qui fût, disons-le, comme la manifestation des sentiments du pays tout entier à l’égard des grandes actions d’où qu’elles émanent.
Nous avons lieu de penser que d’actives démarches seront faites par qui de droit dans ce but.

Malheureusement, l’héroïsme n’est pas toujours suffisant, et en janvier 1863 il ne parvient pas à sauver un vieil homme de la noyade (édition du 18 janvier 1863) :

On nous signale de Condé un accident qui a amené la mort d’un vieillard de 67 ans, nommé Augustin Nonne, batelier. Cet homme qui, paraît-il, était ivre s’occupait d’amarrer son bateau au quai ; il glissa et se fit en tombant sur les marches du puisoir une grave blessure à la tête. Incapable dès lors de se retenir il disparut sous l’eau et bien que MM. Desfrennes, employé à l’écluse, Dartois et Guignard, foreurs, témoins de sa chute l’eussent retiré presque immédiatement, il fut impossible de le rappeler à la vie.

Les démarches évoquées dans la coupure de presse de juillet 1862 aboutissent finalement en février 1863. Jean-Baptiste GUIGNARD se voit décerner une médaille d’honneur par l’Empereur, comme nous l’apprennent Le Courrier du Nord du 18 février 1863 ou encore L’Echo de la Frontière du 19 février 1863 :

L’Echo de la Frontière – 19 février 1863

Jean-Baptiste GUIGNARD décédera cinq ans plus tard, le 17 août 1868, à l’âge de 64 ans. De nombreux condéens lui doivent la vie, et je souhaitais lui rendre une nouvelle fois hommage grâce à cet article.

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