Un collatéral pas très fréquentable

L’homme dont je vais vous parler aujourd’hui n’est pas un de mes ancêtres, mais le demi-frère de l’une d’entre elles. Il se nomme Vincent François CROPAGE, et est le fils de Marguerite Justine LEPICIER et Louis Vincent CROPAGE.

Une enfance misérable

Vincent François naît le 8 novembre 1832 à Videlles (91). Comme je l’ai déjà expliqué dans l’article dédié à sa mère, ses débuts dans la vie ne sont pas des plus favorables : son père, Louis Vincent CROPAGE, né en Bohème, est mort à l’hospice d’Etampes un mois et demi avant sa naissance, laissant sa mère sans ressource.

Vincent n’apparaît pas avec sa mère lors des recensements de 1836 et 1841, il est donc possible qu’il ait été confié à une nourrice. Mais en 1846, elle l’a repris avec elle ; il est renseigné qu’il travaille alors à la fabrique.

Recensement de 1846 à Videlles – AD91

Son mariage avec Prudence Alexandrine BOUTET

Prudence Alexandrine BOUTET est née le 20 septembre 1824 à Cély (77). Le 4 août 1846, à l’âge de 23 ans, elle se marie à Chailly-en-Bière (77) avec Louis Charles HOCHARD, cultivateur veuf âgé de 53 ans. Elle-même étant domestique, on peut se demander s’il ne s’agit pas de son patron. Ils légitiment à cette occasion deux enfants nés respectivement en mai 1843 à Cély et en janvier 1846 à Chailly. Six autres enfants naîtront par la suite, en 1847, 1849, 1852, 1853, 1854 et 1856.

En 1859, Prudence Alexandrine a 35 ans et son époux en a 66. C’est alors que débarque Vincent François CROPAGE, 27 ans, qui se fait embaucher comme charretier chez les HOCHARD. Voici ce qu’on apprend dans la presse de 1874 sur les événements de fin 1859 :

« Les accusés ont laissé les plus tristes souvenirs à Chailly où ils habitaient en 1859, la femme Cropage était alors mariée à un sieur Hochard dont Cropage était le charretier ; il ne tarda pas à être renvoyé comme entretenant des relations adultères avec la femme de son patron, mais il continua à venir la voir clandestinement et le 28 novembre 1859, Hochard était trouvé mourant au fond de son puits dans lequel il était descendu suivant son habitude pour puiser de l’eau ; il avait reçu à la tête une profonde blessure et il expira au bout de trois jours de souffrance sans avoir pu prononcer une parole. On remarqua seulement que quand sa femme s’approchait de lui, il la repoussait du geste ; l’une des dalles de la margelle a été retrouvée au fond du puits, elle n’a pu se détacher d’elle-même et un témoin a dit : ça ne peut être qu’eux qui lui ont poussé ça sur la tête. Le jour même où Hochard venait d’être mortellement atteint, on a vu Cropage s’enfuir à travers champs, s’éloignant des maisons de Chailly ; le lendemain de l’enterrement il revenait s’installer en maître dans la maison. A l’expiration du délai légal il épousait la veuve Hochard. Malheureusement la justice n’a pas connu en 1859 ces faits qui sont aujourd’hui couverts par la prescription, mais l’opinion publique à Chailly les accuse d’avoir donné la mort à Hochard.« 

Louis Charles HOCHARD est en effet décédé le 28 novembre 1859, et le couple s’est marié le 2 octobre 1860 à Chailly-en-Bière. Un contrat de mariage a été passé devant Me VIAN à Perthes (77) le 30 septembre 1860. Aucun des deux époux ne sait signer.

Dans l’acte de mariage, le père de la mariée, Pierre Mathurin BOUTET est dit « reclu domicilié à Montreuil (Aisne) âgé de soixante onze ans ici présent. » Montreuil-sous-Laon (02) abritait alors le dépôt de mendicité de l’Aisne. Ce point reste à creuser…

L’homicide

C’est en 1874 que tout bascule à nouveau. Les journaux de l’époque rapportent l’audience du 1er août (voir ici) :

« La veuve Aubois, fermière à Melun, avait depuis plus de deux ans à son service le jeune Hilt (Jules), âgé de 14 ans ; naturellement bon et gai, il était aimé de sa maîtresse comme de tous ceux qui le connaissaient ; lui-même paraissait heureux de sa position, il se louait de la bonté et des soins que la veuve Aubois avait pour lui et en avait encore témoigné sa satisfaction à son père en allant le voir le jour de l’an lorsque quelques plus tard, le 24 janvier 1874, à dix heures du matin, on le trouvait pendu dans l’étable de la ferme. On crut d’abord à un suicide ou tout au moins à un accident et l’inhumation eut lieu le lendemain ; mais bientôt les plus graves soupçons s’élevèrent dans l’esprit de la veuve Aubois et la rumeur publique avec elle accusa les époux Cropage comme étant les auteurs de cette mort. L’exhumation fut ordonnée, l’autopsie à laquelle il fut procédé établit que la mort n’était pas la conséquence de la suspension, mais qu’elle l’avait précédée.
M. le docteur Tardieu, auquel fut soumis le rapport du médecin qui avait fait l’autopsie, en confirma les conclusions, disant qu’il n’hésitait pas à penser :
1° Que le jeune Hilt était déjà privé de vie quand son corps avait été pendu ;
2° Qu’il était mort étouffé ;
3° Que sa mort ne pouvait être attribuée ni à un accident ni à un acte volontaire, qu’elle était le résultat d’un crime.

Les époux Cropage étaient employés depuis cinq mois, chez madame Aubois, comme batteurs en grange, ils n’aimaient pas le jeune Hilt, ils avaient plusieurs fois manifesté le désir de le voir quitter la maison et avaient dit que si sa maîtresse le renvoyait, ils feraient son ouvrage, que le mari travaillerait aux champs et la femme à la maison, qu’ils pourraient ainsi rester définitivement chez madame Aubois.
L’enfant avait eu connaissance de ces projets, il en avait parlé à sa maîtresse qui lui avait promis de le garder toujours s’il continuait à se bien conduire ; d’un autre côté le jeune Hilt était un surveillant gênant pour les accusés.
Un jour, il avait vu Cropage voler du vin et en avait parlé à sa maîtresse ; un autre jour il l’avait engagée à mettre un cadenas à son poulailler et la veuve Aubois avait bien compris que cette mesure de précaution pouvait être nécessaire.

Le 24 janvier, elle avait quitté sa maison à sept heures du matin pour porter du lait à ses pratiques ; les accusés battaient du blé dans la grange et le jeune Hilt épluchait des betteraves dans la cave ; à huit heures et quart on l’entendait encore chanter ; à huit heures et demie le jeune Louis Nassoy, se rendant à l’école (ses parents habitent la même maison que la veuve Aubois), ne l’entend plus ni chanter ni travailler. Il traverse la cour, passe devant la porte de la grange qui est ouverte et ne voit ni entend les batteurs ; il remarque en même temps que l’une des portes de l’étable, habituellement ouverte, est fermée à neuf heures et demie du matin. Un autre témoin, la femme Nassoy, n’entend pas non plus ni Jules dans la cave, ni les batteurs dans la grange ; à dix heures moins un quart encore ce même témoin affirme que les batteurs ne battaient pas.

A dix heures, madame Aubois rentre et appelle Jules ; elle demande aux accusés s’ils l’ont vu, ils répondent que non. Puis Cropage va dans l’étable et sa femme accourt presque aussitôt auprès de madame Aubois en s’écriant :
« Il dit que l’enfant est pendu. »
Madame Aubois lui donne un couteau pour couper la corde, et pendant qu’elle court chercher son fils dans les champs, Cropage reste sur le pas de la maison qui donne sur la rue, et là, impassible, les mains dans ses poches, il répond aux voisins qui demandent s’il a dépendu le corps :
« Non, cela ne me regarde pas, répondit-il, ce n’est pas mon affaire. »
Il faut qu’un professeur du collège, M. Destouches, attiré par le bruit, entre dans l’étable et coupe lui-même la corde ; le corps était encore chaud, mais la vie avait cessé.
A partir de ce moment, les accusés ne quittèrent le cadavre un seul instant, ils le veillèrent toute la nuit, refusant de s’éloigner malgré leur fatigue et les instances qu’on leur fit. « Je veux que personne ne touche à l’enfant, disait Cropage, c’est moi qui l’ensevelirai. » Il l’ensevelit en effet lui-même avec le sieur Nassoy et comme celui-ci considérait le cadavre avant de le placer dans le cercueil, l’accusé le pressa d’en finir en disant : « A quoi cela sert de regarder ? que voulez-vous donc voir ? » Le soir après l’enterrement, il refusa de souper, il soupirait et pleurait en disant : « Ce pauvre enfant, j’y penserai toujours. » La veuve Aubois déclare qu’elle a été très étonnée de ce grand chagrin qu’il paraissait témoigner.

Le 31 janvier, un témoin, la veuve Denis, ayant appris l’exhumation ordonnée par la justice, en parla aux accusés, tous deux parurent profondément troublés, la femme répondit après un moment de silence : « On peut bien le déterrer si l’on veut, nous ne sommes pas coupables. » Le mari détourna la conversation.
Dans la soirée du même jour, à la veillée chez la dame Aubois, une voisine lut dans le journal le récit de l’exhumation d’une femme morte depuis plusieurs années. La femme Cropage tressaillit aussitôt et son mari, depuis plusieurs jours sombre et préoccupé, pâlit visiblement ; depuis lors ils ne vinrent plus à la veillée. Enfin, un jour que les magistrats s’étaient transportés à la ferme pour instruire de l’affaire, Cropage dit à deux témoins : « Ils peuvent pas me condamner, car ils n’ont pas de preuves. » Il ajouta après le départ des magistrats : encore un assaut de passé. De son côté, la femme Cropage, répondant à M. le Juge d’instruction qui lui demandait si elle connaissait la culpabilité de son mari, lui a dit : Je ne lui ai pas vu faire et dans un autre de ses interrogatoires elle s’exprimait ainsi : je n’ai pas vu mon mari tuer l’enfant et ne puis dire ce que je n’ai pas vu ; elle a dit à une fille Depresles qui se trouvait détenue avec elle à la maison d’arrêt de Melun : Si mon mari est coupable, ce n’est pas une raison pour me garder.
Après l’arrestation de Cropage on a retrouvé à son domicile, sous son lit, une paire de souliers et un marteau par lui volés au préjudice de la veuve Aubois ; il avait adapté un manche neuf au marteau.
« 

Les accusés sont reconnus coupables avec circonstances atténuantes. Ils sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité.

Le bagne

Vincent François CROPAGE est ainsi condamné au bagne, et il embarque dès le 4 décembre 1874 pour la Nouvelle Calédonie. Sa fiche matricule de bagnard nous permet d’avoir sa description physique : 1m64, cheveux et barbe châtains, yeux gris, nez fort, menton rond, visage ovale, teint brun, plusieurs cicatrices au cou.

Fiche matricule de bagne de Vincent François CROPAGE

Cette fiche nous apprend qu’il sait lire et écrire (!), qu’il a appris le métier d’effilocheur pendant sa détention, et qu’il a été condamné le 26 octobre 1874 à 5c d’amende pour n’avoir pas boutonné sa veste (!).

Il en va de même de sa femme, Prudence Alexandrine BOUTET :

Fiche matricule de bagne de Prudence Alexandrine BOUTET

François Vincent CROPAGE décède le 25 juin 1878 à Uaraï, massacré lors de la grande révolte canaque de 1878. Il était alors concessionnaire de la Fonwhary.

Le Grand Chef Ataï et l’insurrection de 1878 – la1ere.francetvinfo.fr

Prudence Alexandrine décède quant à elle le 25 mai 1879 à Bourail.

Bourail et Fonwhary – Nouvelle-Calédonie – GoogleMaps

15 réflexions sur “Un collatéral pas très fréquentable

  1. Plus c’est glauque et plus ça plait aux généalogistes 🙂 En même temps, si ces faits n’étaient pas terribles, ils n’auraient pas été relatés… C’est vraiment super d’avoir retrouvé de quoi nous rédiger ce sombre récit.

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