#RDVAncestral – les trois testaments d’Adrienne Anne JONACQ

Le #RDVAncestral est un projet d’écriture mêlant littérature et généalogie, dont la règle du jeu est la suivante : Je me transporte dans son époque et je rencontre un aïeul. L’ensemble des publications peut être consulté sur un site dédié. Ceci est ma cinquième participation à ce rendez-vous qui a lieu tous les troisièmes samedis du mois.

◊◊◊◊◊

L’été touche à sa fin : la rentrée des classes est derrière nous, et l’automne ne va pas tarder à s’inviter dans le calendrier comme dans le paysage. Je sais que les températures vont bientôt dégringoler, donc je m’installe sur la terrasse afin de profiter de la douceur de la journée. Mais voilà que mes paupières s’alourdissent, et je sens que le sommeil va m’emporter.

– Ils ne devraient pas tarder à arriver… Remonte mon oreiller tu veux bien ?

J’ouvre les yeux en peur. Qui vient de parler ? Et surtout où suis-je ? J’examine la pièce qui m’entoure. Il fait sombre ici. La vieille femme qui vient de prendre la parole est allongée dans un lit à côté de l’âtre. Elle semble plutôt mal en point. Une jeune fille accourt auprès d’elle afin de l’installer le plus confortablement possible dans son lit. Ni l’une ni l’autre ne semblent me remarquer.

Quelqu’un frappe soudain à la porte.

– Va ouvrir la porte, et puis tu pourras aller faire un tour ma petite.

La jeune fille s’exécute. Après avoir ouvert la porte, elle s’enveloppe dans un châle et s’éclipse discrètement dehors. Elle laisse la place à trois hommes.

– Bonjour Maître Duchateau ! Bonjour Messieurs les hommes de fief ! Décidément, on se voit souvent en ce moment… Asseyez-vous donc.

Elle a un air tellement accablé qu’elle me fait de la peine. Un des trois hommes prend la parole, très certainement le notaire.

– Bonjour Adrienne Anne ! Comment vous sentez-vous depuis la dernière fois ? On m’a dit que vous vouliez rectifier à nouveau votre testament ?

– Oh, ça ne va pas tellement bien vous savez. C’est pour ça que je vous ai fait rappeler aussi vite. Mieux vaut ne pas traîner, on ne sait jamais… Je suis désolée de vous faire déranger encore.

– Ne vous en faites pas, nous sommes là pour ça.

Je finis de reprendre mes esprits. Je sais à présent à qui j’ai affaire. Il s’agit d’Adrienne Anne JONACQ, la veuve de Jean LABOURIAU, et je me trouve à Condé-sur-l’Escaut (59). Nous sommes le 20 novembre 1721.

Le notaire s’installe. Il sort plusieurs feuilles de papier, sa plume et son encrier.

– Alors, reprenons tout cela. J’ai pris avec moi vos deux précédents testaments. Le premier est daté d’il y a un peu plus d’un an, le 30 juillet 1720. Voyons voir les dispositions… Ah, c’est ici : « Elle déclare que lorsque ses quatre enfants aînés se sont mariés elle leur a donné ce qu’elle pouvait suivant sa commodité, dont ils doivent se tenir pour contents, et qu’en considération que la maisneté mobilière est due à Marie Barbe Laboureau femme de Ignace Joseph Vincent sa fille maisnée, et pour les bons services qu’elle lui rend journalièrement et qu’elle espère recevoir à l’avenir elle nomme pour héritière universelle de tous les biens meubles qu’elle délaissera ladite Marie Barbe Laboureau sa fille maisnée. »

J’aperçois une larme couler sur la joue de la vieille Adrienne Anne. Elle l’efface du dos de sa main.

– Et oui, mais le Seigneur en a décidé autrement. Je n’aurais jamais cru que ma Marie Barbe serait morte avant moi… Elle est partie rejoindre les anges le 6 novembre, elle n’avait que 29 ans… Paix à son âme ! Et sa petite fille qui n’a que 9 mois…

Le notaire la regarde avec compassion. Il passe au feuillet suivant.

– Nous nous somme donc revus le 9 novembre dernier, trois jours après le décès de Marie Barbe.

– Oui, et c’était sans doute un peu précipité. Je me suis rendu compte après que ça n’allait pas ce que je vous ai dit, mais vous comprenez, j’étais encore sous le choc !

– Ce n’est rien. On va reprendre tout ça au calme. Laissez-moi commencer la rédaction.

Il se saisit alors d’un feuillet vierge, trempe sa plume dans l’encrier et commence à rédiger. Je me faufile derrière lui afin de lire.

In Nomine Domini amen
Adrienne Anne Jonacq veuve en premiere nopce de Jean Laboureau vivant charpentier de batteau demeurant en cette ville, estant malade et fort avancée en age neanmoins en ses bons sens vraye memoire et entendement scachant qu’il n’y a rien de plus certain que la mort et rien de plus incertain que l’heure d’icelle et souhaitant mettre ordre à ses petites affaires a fait et dicté son testament et disposition de dernière volonté dans la forme et maniere suivante, apres avoir revoqué tous autres testamens et codicils qu’elle pouroit avoir fait cy devant, lesquels demeureront nuls et de nul effet.

Premierement
Elle recommande son ame a Dieu son Createur le suppliant que par l’intercession de la glorieuse Vierge Marie il luy plaise la recevoir au nombre des bienheureux souhaitant que ses funerailles soient celebrés suivant qu’a son estat appartient.

– Voilà, j’y suis. Dites-moi, quelles sont vos dispositions ?

Adrienne Anne a cette fois bien préparé ce qu’elle voulait dire. Elle pousse un soupir et récite d’une traite :

– Alors, je donne à ma petite fille, Marie Philippe Joseph Vincent (la fille de ma pauvre Marie Barbe), un lit de plumes neuf, un travers de plumes neuf, une couverte jaune, un grand plat d’étain et deux assiettes d’étain. Si je meurs avant elle, et j’espère bien que ce sera le cas, alors il faudra les vendre et lui mettre l’argent de côté pour ses 18 ans. Mais vu qu’il faut prévoir le pire, si jamais elle mourait avant ses 18 ans, alors tout ça reviendrait à mes autres enfants.
Tous mes enfants sont mariés, je leur ai donné ce que j’ai pu. Quand je vous ai vu pour rédiger mon testament il y a dix jours, c’est par abus si je vous ai dit que Marie Barbe n’avait rien eu, puisqu’elle a eu autant que les autres.
Mes quatre enfants vivants hériteront de tous mes biens à part égale. Enfin non, je veux dire que la petite aura aussi sa part, elle sera héritière de même que les autres bien sûr.

Le notaire prend note de toutes les volontés d’Adrienne Anne. Il faut un peu de temps pour qu’il finisse d’écrire.

– Qui voulez-vous désigner comme exécuteur testamentaire ?

– Mon fils Antoine Laboureau, avec mon gendre Jean Baptiste Vanesse.

– Voilà, c’est noté. Je vais vous relire tout ça à voix haute, dites-moi s’il y a des modifications à apporter.

Le notaire relit alors la totalité du testament. Adrienne Anne acquiesce. C’est bien ça. Le notaire reprend alors la plume pour finaliser l’acte :

Fait et passé en presence des Notaire Royal et hommes de fief de Haynaut de la residence de cette ville soussignés a Condé le vingt novembre mil sept cens vingt un environ les six heures du soir dans la maison d’Antoine Gilliot, et a lad testatrice signé.

Il se lève alors et s’approche du lit où est allongée la vieille dame. Il lui tend la feuille et la plume afin qu’elle puisse signer. Lentement, elle trace les initiales de son prénom et les lettres de son nom de famille.

– Ma signature n’est pas aussi belle que dans le temps… Mais c’est que j’ai 68 ans maintenant vous savez, et je ne suis pas trop en forme…

Le notaire sourit en reprenant le tout. Il appose également sa signature, ainsi que les deux hommes de fiefs qui ont assisté à la scène depuis le début.

testament
Testament d’Adrienne Anne JONACQ (signatures) – 1721 – AD59

– Bien, allons-y Messieurs. La nuit est tombée. Au revoir Adrienne Anne, portez-vous bien.

– Au revoir Messieurs, merci encore d’être venus si vite !

Je sens un courant d’air froid pénétrer dans la pièce lorsqu’ils ouvrent la porte. La jeune fille ne devait pas attendre bien loin car elle ne tarde pas à rentrer. Elle a les joues rougies par le froid.

– Ah, tu es là ma petite… Remet une bûche dans le feu tu veux bien ?

Je sens qu’il est temps pour moi de m’éclipser. Je ferme les yeux, pour les rouvrir quelques instants plus tard sur ma terrasse.

Adrienne Anne va encore vivre quelques années après avoir rédigé ce troisième testament. Elle aura la douleur de connaître la mort d’un autre de ses enfants, son fils Antoine (l’ancêtre de mon conjoint) décédé en 1722 à l’âge de 46 ans. Elle s’éteindra à Condé le 28 juin 1724 à l’âge de 71 ans.

 

 

 

 

 

10 réflexions sur “#RDVAncestral – les trois testaments d’Adrienne Anne JONACQ

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s