#RDVAncestral – un contrat de mariage bien tardif

Le #RDVAncestral est un projet d’écriture mêlant littérature et généalogie, dont la règle du jeu est la suivante : Je me transporte dans son époque et je rencontre un aïeul. L’ensemble des publications peut être consulté sur un site dédié. Ceci est ma troisième participation à ce rendez-vous qui a lieu tous les troisièmes samedis du mois.

◊◊◊◊◊

C’est l’heure de la pause, j’ai bien mérité de souffler un peu. Ça tombe bien, il ne pleut pas, je vais en profiter pour faire un tour au jardin. Mais j’ai à peine passé la porte que je me retrouve projetée dans un tout autre endroit…

Je viens de rentrer dans une pièce à la suite d’un couple. La femme semble avoir dans les 35 ans, et vu son ventre imposant, il ne doit pas lui rester longtemps avant d’accoucher. L’homme est sans doute un peu plus âgé, mais difficile d’être beaucoup plus précise.

Je me demande bien à qui j’ai affaire et où je suis. A l’évidence je ne suis pas dans la maison d’un particulier mais dans un lieu plus officiel… Le couple est accueilli par deux hommes.

– Jacques et Catherine Donnez, bienvenue, on vous attendait.

Voilà qui m’éclaircit au moins sur l’identité des protagonistes : il s’agit des ancêtres de mon conjoint, Jacques DONNEZ et Catherine NOEL. Selon toute vraisemblance, je me trouve donc à Condé-sur-l’Escaut (59), quelque part dans la seconde moitié du XVIIe siècle.

L’homme continue :

– Alors comme ça vous voulez faire un contrat de mariage…

Il secoue la tête, comme s’il trouvait la situation cocasse. Peut-être est-ce la taille du ventre de Catherine qui suscite cette réaction. C’est sûr qu’il va être temps de régulariser la situation s’ils ne veulent pas que l’enfant naisse hors mariage. Mais, vu le nombre de cas similaires que j’ai pu croiser dans les registres, cette situation ne me semble pas si exceptionnelle.

– Ca fait combien de temps que vous êtes mariés exactement ?

Je ne suis pas sûre de saisir la question. Le couple se regarde et semble réfléchir. C’est Jacques qui prend la parole.

– Ca doit faire une dizaine d’années je pense… Il y a d’abord eu la naissance de Marie, puis Marie Françoise, Jacqueline, ensuite Jean Baptiste, et là Catherine est enceinte de notre cinquième enfant, donc ça doit être à peu près ça.

Je commence à comprendre moi aussi le cocasse de la situation. Jacques et Catherine se sont en effet mariés le 22 mai 1662 à Condé, nous sommes le 19 août 1671… et ils viennent rédiger leur contrat de mariage ! Mieux vaut tard que jamais…

C’est alors Catherine qui prend la parole.

– On aurait dû le faire à l’époque, mais que voulez-vous ? Surtout que j’avais déjà une fille de mon premier mari. Elle n’était pas bien vieille à l’époque, à peine trois ans. Maintenant, elle en a onze ma Marguerite, une jolie jeune fille. Alors vous comprenez, il faut bien que je prenne mes dispositions envers elle. Si je venais à disparaître je ne voudrais pas qu’elle se retrouve sans rien.

Elle caresse son ventre, pensive. A l’époque, tout accouchement pouvait mal tourner. Jusqu’à présent, Catherine n’avait pas eu de souci, mais bon, on ne sait jamais.

Les deux hommes opinent du chef d’un air compréhensif.

– Et bien allons-y, je vous écoute.

Jacques et Catherine dictent alors leurs intentions, qu’un des hommes met en forme sur une simple feuille. Ça va assez vite, il n’y a pas beaucoup de dispositions. Forcément, pas besoin de décrire les apports de chacun vu qu’ils sont déjà mariés depuis un bon bout de temps. Il ne s’agit que de décrire ce à quoi aura droit Marguerite, la fille issue du premier mariage de Catherine (ce qu’elle recevra pour sa « fourmourture » comme on dit dans la coutume de Hainaut), et de préciser que le survivant des deux époux héritera des biens meubles.

Une feuille recto-verso, tout y est. Jacques et Catherine apposent leur marque en bas du contrat, aucun des deux ne sachant signer, et le tour est joué.

– Merci bien Messieurs les Hommes de Fief, c’est une bonne chose de réglée. Rentrons à la maison Catherine, les enfants nous attendent.

Le couple se retire, je les suis. Je vois sur le visage de Catherine qu’elle est soulagée, comme si un poids lui avait été retiré. Elle sourit à son mari qui lui sourit en retour.

Il est temps pour moi de m’éclipser. Je ferme les yeux… et je me retrouve dans mon jardin ! Un sourire flotte encore sur mes lèvres au souvenir de ce couple qui m’a semblé si attachant.

Je rentre vite relire le contrat que j’ai photographié lors de ma dernière visite aux Archives Municipales de Condé-sur-l’Escaut, où je l’ai trouvé parmi les actes de l’échevinage :

 

 

« Le xixe jour du mois d’aoust mil
six cent septante et ung, comparut
Jacques Donne hostelain demt a Macou
pre de Condé, at remonstré qu’il s’est
allié en mariage avec Catherine
Noel vefve de Jaspart du Four
et comme ils n’avoient fait aulcun
traitté de mariage, sy est il d’un
comun accord ils ont passé le pnt
contract en la manière suivante

Premier pour ce qu’ils ont apporté
en leur pnt mariage, les deux
parties se sont tenus pour appaisés
sans en faire declaration

Ayant esté donné a connoistre que
laditte Catherine Noel at retenu de
defunt Jaspart du Four son pre
marit Margueritte du Four, ils
ont ordonné pour sa formoture
la somme de cent livres tourn une
fois, a delivrer sitost qu’elle
aurat pris estat honorable
et une vache a laict, au cas quil
en auroit lors plusieurs

Quand aux biens meubles … … 
et cattels, qu’auront lesdits comp… …
le dernier vivant, lequel que … …
demorerat en toute par… en payant … …
debtes etc

Touts lesquels debvises et conditions
susdits les deux parties ci-dessus
ont promis d’entretenir et f…
en ce que dessus, et a ce ils se …
obligés sur xxs ts de peine, le
crand renforché sur xs avec serment
in forma, ainsy faict et passé
es pnce des hommes de fiefs du Haynaut
soubsignes »

Je ne sais pas quand sont décédés Jacques et Catherine, mais ils accompagneront tous les deux leur fille Marie Françoise lors de la rédaction de son contrat de mariage en 1690… qui sait, peut-être aurai-je l’occasion de les rencontrer à nouveau à cette occasion ?

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16 réflexions sur “#RDVAncestral – un contrat de mariage bien tardif

  1. Je n’avais jamais vu non plus de contrat de mariage si tardif pour cette époque. Étonnant, alors que cela arrive plus souvent de nos jours. Les coutumes de l’Escaut ou de cette région en parlent-elles ?
    C’était en tout cas une bonne idée de nous rejoindre pour le #RDVAncestral 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Merci Sébastien ! J’ai beaucoup travaillé sur ma branche du Hainaut et c’est le seul cas que j’ai rencontré… Les contrats de mariage étaient très communs, d’autant plus quand un des époux avait déjà des enfants. Ce qui n’est pas clair pour moi, c’est pourquoi ils ne l’ont pas fait dès le début, ce qui les a obligés à cette séance de « rattrapage » !

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