#RDVAncestral – Alexandre Charles JOIRY et Marie Rose Philippe GUIGNARD

Le #RDVAncestral est un projet d’écriture mêlant littérature et généalogie, dont la règle du jeu est la suivante : Je me transporte dans son époque et je rencontre un aïeul. L’ensemble des publications peut être consulté sur un site dédié. Ceci est ma première participation à ce rendez-vous qui a lieu tous les troisièmes samedis du mois.

◊◊◊◊◊

Il ne fait pas très froid, mais le vent souffle particulièrement fort en ce matin de mars. Je presse le pas pour traverser la place Verte de Condé-sur-l’Escaut (59) et rejoindre ma voiture garée un peu plus loin. Une soudaine bourrasque me fait lâcher une partie des documents que j’avais dans la main. Je m’arrête pour les ramasser. Ayant enfin réussi à tout récupérer, je me redresse et un vertige me prend…

Il fait à présent chaud, voire même très chaud. Je suis toujours au même endroit, vu que l’église Saint-Wasnon se dresse toujours devant moi, mais la ville ne se ressemble pas. Les gens sont différents eux aussi, à commencer par leur tenue vestimentaire. Je comprends alors que j’ai fait un bond dans le passé. Reste à savoir en quelle année je suis tombée, et à trouver qui je suis venue rencontrer.

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Eglise Saint-Wasnon à Condé-sur-l’Escaut – patrimoine-numerique.ville-valenciennes.fr

J’aperçois alors un petit groupe de personnes qui se pressent. L’ambiance a l’air morose. Il y a un couple de jeunes gens, la petite trentaine, un homme d’une quarantaine d’années et une femme plus âgée. Ils passent près de moi, apparemment sans me voir. Je leur emboîte le pas avant qu’ils n’entrent dans un bâtiment proche de l’église, où je m’engouffre avec eux.

Deux prêtres nous accueillent à l’intérieur. Il nous font asseoir. Le malaise est palpable, les jeunes gens sont particulièrement penauds. Un des prêtres, qui tient lieu de greffier, commence alors à rédiger sur une feuille de papier :

« Le septieme du mois d’aoust de l’an mil sept cent quatre vingt six après midi en notre maison curiale nous Amand François Despinoy licencier en la Ste Theologie pretre et curé de la paroisse de St Wanon à Condé deputé de Monsieur le reverendissime official et vicaire general de Cambray suivant son ordonance du deux de ces memes mois et ans signé de Monsieur Bruyas vicaire general et official susdit rendu sur la requette d’Alexandre Charle Joiry et Marie Rose Philippe Guignard tous deux actuellement de la paroisse de Condé aux fins d’obtenir dispanse de l’empechement canonique du deuxieme degré egal de consanguinité »

Tout s’éclaire ! Je suis donc en 1786, en plein mois d’août. Les jeunes gens qui sont devant moi sont Alexandre Charles JOIRY et Marie Rose Philippe GUIGNARD, et ils sont accompagnés par deux témoins. Je ne reconnais pas l’homme, mais à présent je comprends qui est la femme la plus âgée. Il s’agit de Marie Ursule JOIRY, épouse GUIGNARD. C’est la mère de la jeune femme, mais également la SOSA 529 de mon fils (qui descend d’un autre de ses fils nommé Louis Albert Joseph GUIGNARD) !

Et je comprends également un peu mieux le malaise : les deux jeunes gens sont venus pour l’enquête qui, l’espèrent-ils, leur permettra d’obtenir la dispense de consanguinité tant espérée. Mais pour cela, ils savent qu’ils vont devoir subir un interrogatoire, et parler de choses intimes, ce qui les rend d’ores et déjà mal à l’aise. Alexandre Charles se tord les mains et se dandine sur le banc. Quant à Marie Rose Philippe, elle est rouge comme une pivoine et n’ose pas lever les yeux.

Mais voilà que l’interrogatoire commence. C’est Alexandre Charles JOIRY qui ouvre le bal. Le prêtre lui demande son nom, sa profession, son âge, son domicile et sa religion.

– Je m’appelle Alexandre Charles Joiry. Mon père est Alexandre Noël, aubergiste à Ath et ma mère s’appelait Marie Barbe Fontaine. Je suis catholique, et j’ai vingt sept ans environs.

– Quel est ton degré de parenté avec Marie Rose Philippe Guignard ? Est-ce que tes parents consentent à ce mariage ?

– Marie Rose est ma cousine germaine. Au second degré de sanguinité comme on dit. Ma famille désire ce mariage, bien sûr, pour fomenter la paix et l’union des deux familles.

Le prêtre dessine alors un arbre généalogique sur la feuille. Je n’en perds pas une miette.

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Dispense de consanguinité JOIRY-GUIGNARD – 1786 – AD59

– Y a-t-il eu commerce charnel entre vous ? S’en est-il suivi un enfant ?

Alexandre Charles baisse les yeux. Il savait que la question allait arriver. Pourquoi donc demander alors que tout le monde est au courant, mis à part pour le mettre encore plus mal à l’aise ? Il répond du bout des lèvres :

– Oui. Il y a bien eu un enfant.

– Est-ce que tu as agi ainsi pour obtenir plus facilement dispense ? Est-ce que le public en a eu connoissance ?

– Oui, comme je l’ai déjà dit dans ma supplique à Rome.

Je vois alors Marie Ursule fusiller du regard son neveu. Heureusement, il ne s’en est pas rendu compte.

– Est-ce que vous avez réitéré ce commerce depuis la dispense demandée à Rome ?

– Non.

– Est-ce que tu as un sincère regret de ton péché ? Est-ce que tu es disposé à accomplir la pénitence qui te sera imposée par Monseigneur l’Archevêque de Cambrai ?

– Oui.

C’en est fini avec Alexandre Charles JOIRY. Mais quelle humiliation ! Il est invité à signer au bas du rapport rédigé par le greffier.

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C’est maintenant au tour de Marie Rose Philippe GUIGNARD, qui se met à trembler comme une feuille.

– Je m’appelle Marie Rose Philippe Guignard, je suis couturière en blanc et j’ai vingt sept ans. Je demeure à Condé et je suis catholique.

– Est-ce que vous avez des biens de fortune, venus ou à venir ?

– Je n’en ai aucun, je dois travailler pour gagner mon pain. Alexandre Charles n’en a point non plus actuellement ; il en espère un peu à partager avec un frère, provenant d’un oncle et d’une tante après leur mort, mais ils sont encore jeunes, et en attendant il devra gagner sa vie par son métier de menuisier.

– Avez-vous commis un péché charnel et s’en est-il suivi un enfant ?

J’entends à peine la réponse tant Marie Rose parle faiblement. Je comprends pleinement le sens du mot contrition en la regardant se recroqueviller :

– Oui, l’enfant vit encore.

– Est-ce que tu as commis cette faute dans l’espérance d’en avoir plus aisément une dispense ?

– Je n’y avais pas pensé…

– Es-tu retombée dans cette faute depuis la demande de dispense à Rome ?

– Non.

– As-tu une vraie douleur de ton péché ? Es-tu disposée à faire la pénitence que t’imposera ton Archevêque ?

– Oui.

Voilà, c’est terminé pour Marie Rose. Elle est encore rouge mais commence à un peu mieux respirer. Il ne lui reste plus qu’à apposer sa marque au bas du compte-rendu.

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C’est à présent au tour du premier témoin de faire sa déposition. L’homme, que je n’ai toujours pas identifié, se présente :

– Je suis Nicolas Tranchant, marchand de mon style, j’ai 43 ans et je suis de la paroisse de Condé.

– Faites-vous serment de dire vérité, et confirmez-vous n’être ni domestique ni serviteur des parties ?

– Oui.

– Je vous écoute.

– Je confirme que les parties sont parents au second degré de consanguinité et que leurs parents désirent ce mariage. Je ne leur connais actuellement aucun bien de fortune suffisant pour les dispenser de gagner leur vie de l’ouvrage de leurs mains. Leur faute a été assez publique pour en causer un scandale, et ils ont retenu un enfant qui resteroit illégitime sans ce mariage.

– Merci. Vous pouvez signer ici.

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C’est finalement au tour de Marie Ursule JOIRY de parler. Je sens qu’elle est particulièrement contrariée de devoir subir cet interrogatoire, mais elle soutient sa fille dans cette épreuve. Et puis maintenant, le mal est fait, c’est la seule façon de réparer, donc il faut bien se résigner.

– Je m’appelle Marie Ursule Joiry, j’ai 61 ans et je demeure dans cette paroisse. Je suis la mère de Marie Rose Philippe Guignard, et je promets de dire vérité. Je confirme la parenté au second degré de consanguinité ni plus ni moins. Ma fille et mon neveu ont retenu un enfant actuellement vivant de leur commerce charnel qui a donné du scandale à la paroisse.

Je vois un regard noir fuser en direction de son neveu, qui se recroqueville un peu plus sur le banc. Même si elle a fini par accepter la situation, il est évident qu’elle lui en veut d’avoir ainsi séduit et engrossé sa fille.

– Je ne leur connois point actuellement ni dans l’espérance assez de bien de fortune pour n’être pas obligés de travailler pour gagner leur vie.

– Merci. Vous pouvez apposer votre signature ici.

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Voilà. C’est terminé. Le greffier finalise le rapport, qui sera transmis à son altesse Monseigneur l’Archevêque Duc de Cambrai, et le groupe est libéré. Nous ressortons de la maison curiale. Lorsque la porte s’ouvre et que nous nous retrouvons au grand air, je me rends compte à quel point l’atmosphère était pesante à l’intérieur. Les visages se détendent un peu, encore marqués par ces trop longues minutes passées avec les deux prêtres.

Chacun va pouvoir retourner à sa besogne. Marie Rose a hâte d’aller retrouver sa petite Rosalie Ursule, âgée de 6 mois, née le 4 février 1786. Bientôt, elle l’espère, personne ne pourra plus la traiter de bâtarde. Sa main frôle imperceptiblement celle d’Alexandre Charles (mieux vaut ne pas attiser le courroux de Marie Ursule) et chacun repart de son côté.

Je sens qu’il est temps pour moi de repartir également. Je ferme les yeux, respire profondément… et lorsque je les ouvre à nouveau, je ressens le vent frais de mars qui souffle sur la place. Un peu déstabilisée, je manque de lâcher à nouveau mes documents. Ah non, pas encore ! Je me hâte vers ma voiture.

Je suis bien contente d’avoir pu rencontrer Marie Ursule JOIRY, l’ancêtre de mon conjoint, même dans ces circonstances un peu particulières.

La dispense de consanguinité sera accordée dès le 10 août. Les bans seront publiés aussitôt, le 13 août à Condé et le 14 à Ath. Vu les circonstances, Alexandre Charles et Marie Rose Philippe ont aussi obtenu une dispense des deux autres bans : autant ne pas remuer le couteau dans la plaie inutilement. Les noces seront célébrées le lendemain, 15 août 1786. Il était temps, car même si Marie Rose s’en était bien cachée sous ses vêtements amples, elle était à nouveau enceinte : une petite Sophie Adélaïde naîtra dès le 29 décembre 1786 ! Quant à la petite Rosalie Ursule, elle décédera malheureusement le 1er juin 1787.

18 réflexions sur “#RDVAncestral – Alexandre Charles JOIRY et Marie Rose Philippe GUIGNARD

  1. Bravo Christelle pour ton premier #RDVAncestral ! Grâce à toi, la dispense de consanguinité prend un peu plus vie. J’avais l’impression d’assister à tes côtés à cette scène embarrassante pour les principaux protagonistes. C’est en tout cas une chance d’avoir pu retrouver cet acte !
    A très bientôt !
    Sébastien

    Aimé par 1 personne

  2. Oh génial, je n’ai encore jamais pu trouver de dispense de consanguinité, et pourtant y’en a plein chez mes aïeux… Comme le dit Sébastien, le fait de le tourner en RDVAncestral le rend bien vivant. Félicitations pour ce premier essai transformé 😉

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup Renaud pour ce commentaire. Malheureusement les dispenses ne sont pas toujours faciles à trouver, il y a beaucoup de lacunes dans les fonds. Mais c’est toujours une joie d’en récupérer. J’en avais aussi parlé dans mon ChallengeAZ (lettre A).

      J'aime

  3. Beatrice

    Bravo pour ce premier rendez-vous ancestral ! L’ambiance est parfaitement restituée. J’ai bien eu l’impression de vivre la scène et de retenir mon souffle avec protagonistes. Sacré commerce charnel !

    Aimé par 1 personne

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