Deux pères pour une fille : Louise Désirée GOURDON

Je vais vous parler aujourd’hui d’un de mes « cas de conscience » généalogiques, si j’ose dire : il s’agit de l’ascendance de mon ancêtre Louise Désirée GOURDON. Mais pour bien comprendre la situation, il faut d’abord s’intéresser à sa mère, Marie Rose MARQUIGNON.

Louise Désirée GOURDON
Louis Désirée GOURDON (la vieille dame) – collection personnelle

L’enfance de Marie Rose MARQUIGNON

Marie Rose MARQUIGNON naît le 21 février 1820 au Moulin Galant, commune d’Essonnes (91). C’est la fille aînée de Jean Pierre MARQUIGNON, fileur de laine, et de Marie Romaine BENOIST. Ses parents auront par la suite trois autres filles : Scholastique « Denise » née en 1821 à Essonnes, Marie Honorine née en 1822 à Paris et Françoise Désirée née en 1826 à Villeparisis (77).

Ses parents déménageront ainsi à plusieurs reprises en région parisienne, je suppose en fonction du travail de Jean Pierre. Ainsi en 1826, au décès de Marie Honorine, Jean Pierre MARQUIGNON est fileur en laine et concierge de la filature de messieurs CHARBONNIER et DESSAIN, sise rue du Pin à Villeparisis.

En 1840, au mariage de leur fille Scholastique, ils sont domiciliés à Corbeil (91), rue Saint Jacques, mais Jean Pierre MARQUIGNON réside momentanément à Créteil (94) : connaissant ce qui va suivre, il semble que le couple commence déjà à battre de l’aile !

Au recensement de 1841, Marie Romaine, fruitière, réside à Corbeil rue Saint Léonard avec deux de ses filles (dont Marie Rose) ; elle est qualifiée de ‘femme délaissée’.

1841
Recensement de 1841 à Corbeil – vue 134/178 – AD91

Jean Pierre MARQUIGNON décède le 22 janvier 1848 à l’hospice de Corbeil. Il réside au Moulin-Galant à Essonnes, tandis que son épouse Marie Romaine BENOIST réside à Saint-Maur (94).

Marie Romaine BENOIST décède à son tour le 22 novembre 1851 à Saint-Maurice (94), où elle est alors domiciliée, au Canal, dans la filature de M. PLATALET.

Marie Rose et François Hector LEPICIER

Marie Rose MARQUIGNON a suivi sa mère dans le Val-de-Marne après la séparation de ses parents. C’est à Saint-Maurice qu’on la retrouve le 31 mars 1848, lorsqu’elle accouche d’un fils, François Victor LEPICIER. Marie Rose est cotonnière ; elle vit en concubinage avec le père de l’enfant, François Hector LEPICIER, qui est chauffeur ou ouvrier teinturier.

1848
Naissance de François Victor LEPICIER à Saint-Maurice – 1848 – vue 115/461 – AD94

François Hector est né à Videlles (91) le 8 mai 1822, de Marguerite Justine LEPICIER et de père inconnu. Malheureusement le jeune homme décède « célibataire » le 11 mai 1849 à l’âge de 27 ans.

Quelques mois plus tard, le 1er août 1849, Marie Rose MARQUIGNON accouche d’une fille, nommée Louise Désirée (nous y voilà !), à Videlles, chez Marguerite Justine LEPICIER veuve CROPAGE.  Le père n’est pas dénommé, mais Marguerite Justine LEPICIER n’est autre que la mère de feu François Hector, le concubin de Marie Rose ! Celui-ci est donc très certainement le père biologique de la petite Louise Désirée MARQUIGNON.

1849
Naissance de Louise Désirée MARQUIGNON à Videlles – 1849 – vue 108/312 – AD91

Au recensement de 1851, les deux enfants de Marie Rose habitent avec leur grand-mère Marguerite Justine LEPICIER à Videlles. Il semble que Marie Rose soit elle-même retournée travailler à Saint-Maurice (bien que les tables des recensements correspondantes ne soient pas en ligne).

1851
Recensement de 1851 à Videlles – vue 11/21 – AD91

Marie Rose et François Joseph GOURDON

François Joseph GOURDON est né le 5 août 1792 à Cerny (91). Il est fils de Simon GOURDON, maréchal-ferrant à Boissy-le-Cutté (91) et de Luce LEMAIRE.

Il servira en tant que soldat aux côtés de Napoléon Ier de 1812 à 1814, dans le 12e puis dans le 17e léger (ce qui lui vaudra plus tard de bénéficier de la médaille de Sainte Hélène). Je possède donc sa description physique : François Joseph mesure 1m64, il a un visage rond, un front grand, des yeux gris, un nez gros, une bouche grande, un menton pointu, des cheveux blonds et a un teint coloré.

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Registre de contrôle des troupes du 17e léger – cote 22 Yc 146 – SHD-T

Il a épousé Marie Marguerite BRISSET à Mondeville (91) le 2 février 1819. Celle-ci lui a donné trois enfants : Marie Brigitte, morte en bas âge, Charles Joseph et Stanislas. Marie Marguerite BRISSET décède le 13 juin 1849 à Mondeville, au Bout aux Noguets, à l’âge de 52 ans.

François Joseph GOURDON est donc veuf quand il épouse Marie Rose MARQUIGNON le 27 décembre 1851 à Mondeville (91). Il a alors 59 ans et elle en a 31. Marie Rose réside toujours à Saint-Maurice. Les époux affirment « qu’il n’a pas été fait entre eux de contrat de mariage, vu leur pauvreté ». Ils s’installent à Mondeville où ils auront ensemble deux enfants jumeaux, Rose et Joseph, qui ne vivront malheureusement que quelques jours.

Reconnaissance et succession

Le 28 octobre 1863, François Joseph reconnaît pour sa fille Louise Désirée, la fille que Marie Rose MARQUIGNON a eue avant leur mariage. L’acte de reconnaissance est passé devant Me LECLERC à Milly-la-Forêt (91).

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Reconnaissance de Louise Désirée par François Joseph GOURDON et Marie Rose MARQUIGNON – 1863 – AD91

« Lesquels ont, par ces présentes, reconnu volontairement et librement pour leur fille naturelle Louise Désirée Marquignon née à Videlles le premier août mil huit cent quarante neuf, après la dissolution du mariage du Sr Gourdon avec la dame Brisset, et inscrite aux registres de l’état civil de la commune de Videlles à la date du dit jour premier août mil huit cent quarante neuf comme étant née de la demoiselle Rose Marquignon comparante.

En conséquence, ils ont consenti que la dite demoiselle Louise Désirée Marquignon porte à l’avenir le nom de Gourdon, qui est celui de son père, et que dorénavant elle soit nommée Louise Désirée Gourdon. »

Au recensement de 1866, la famille a déménagé à Courances (91), ferme de la Grange Rouge, où François Joseph est dit domestique berger. Quant à Marie Rose, elle est dite tour à tour journalière et fileuse de coton.

François Joseph GOURDON décède à Courances le 10 octobre 1866 à l’âge de 74 ans. Un inventaire de ses biens est dressé le 26 octobre 1866 par Me RIGAULT, notaire à Milly-la-Forêt. J’aurai peut-être l’occasion de vous reparler de son contenu, mais pour aujourd’hui je vais me contenter de nommer ses héritiers.

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Inventaire après décès de François Joseph GOURDON – 1866 – AD91

La succession est déclarée appartenir :

  • pour 3/12 à Mme GOURDON sa veuve, suite à une donation entre vifs ;
  • pour chacun 4/12 à Charles et Stanislas GOURDON, enfants de son premier mariage, absents et sans domicile connu ;
  • pour 1/12 à Louise Désirée GOURDON, sa fille naturelle reconnue.

Louise Désirée GOURDON va donc hériter de son « père » François Joseph.

Mais il semble que le notaire Me RIGAULT ait continué de rechercher Charles et Stanislas… Ces recherches ayant fini par porter leur fruit, une notoriété rectificative est passée le 28 février 1873.

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Notoriété rectificative – 1873 – AD91

Les témoins déclarent :

« Que c’est par erreur qu’on a fait figurer M. Charles Gourdon, sus nommé, en son vivant tailleur demeurant à Saint-Denis, rue de Paris, numéro 92 (qu’ils déclarent avoir parfaitement connu) au nombre des héritiers de feu François Joseph Gourdon, son père, attendu qu’il est décédé célibataire aud lieu, avant son père, le vingt quatre août mil huit cent soixante

Que c’est également à tort & par erreur que Madelle Louise Désirée Gourdon, sus nommée a été admise dans l’inventaire sus énoncé comme enfant naturelle reconnue dud défunt sieur François Joseph Gourdon, parce qu’elle est son enfant adultérine & qu’en cette qualité l’article 762 du code civil lui ? toute prise de droit à sa succession autre que des aliments ce dont elle n’a plus besoin sur la succession de son père puisqu’elle est mariée à Florentin Piet, journalier à Malesherbes. Et que cet adultère résulte clairement de la naissance de l’enfant qui a eu lieu à Videlles le premier août mil huit cent quarante neuf, tandis que Marie Brisset première femme du de cujus n’est décédée à Mondeville que le treize juin même année, c’est-à-dire quarante huit jours auparavant ; ce qui démontre la conception pendant le premier mariage.

Qu’il y a donc lieu de rectifier ainsi qu’il suit, les qualités sus rappelées des ayants droit à la succession de M. François Joseph Gourdon, savoir :

1° Mad veuve Gourdon, née Marquignon

Ses droits dans la succession de son mari, comme donataire ainsi qu’il est dit plus haut, restant fixé au quart de lad succession,

2° M. Stanislas Gourdon

Ses droits dans la succession de son père, par suite de l’écartement de M. Charles Gourdon & de Madelle Louise Désirée Gourdon d’après ce qui vient d’être dit, se trouvant comprendre pour lui seul les trois quarts qui en forment le surplus »

Louise Désirée ne touchera finalement aucun héritage. Vu sa date de naissance, elle n’aurait en effet pas pu être la fille de François Joseph GOURDON sans être issue d’un adultère…

Epilogue

Marie Rose MARQUIGNON reconnaît son fils aîné François Victor LEPICIER le 11 février 1869 ; elle réside alors au 120 rue Saint Merry à Fontainebleau (77). Ce dernier épousera le 13 septembre de la même année Constance Pierrette ESTANCELIN.

Marie Rose se remariera pour la troisième fois le 7 août 1871 à Videlles (91) à l’âge de 51 ans avec Etienne Louis ROUILLARD, journalier veuf âgé de 43 ans, après avoir établi un contrat de mariage le même jour à la Ferté-Alais. Le couple s’installe à Videlles, au hameau des Babins, où Marie Rose finira ses jours le 14 février 1896 à l’âge de 75 ans.

Stanislas GOURDON décédera célibataire le 28 novembre 1901 à Nanterre (92).

Quant à mon ancêtre Louise Désirée GOURDON, elle aura neuf enfants avec Florentin PIET, qu’elle a épousé le 3 février 1868 à Malesherbes (45). Je n’ai pas encore trouvé son acte de décès (après 1935).

Une double ascendance

Nous en revoilà à mon cas de conscience.

J’ai donc une double ascendance pour Louise Désirée GOURDON : d’un côté son père biologique, François Hector LEPICIER, qui l’aurait très probablement reconnue s’il n’était pas décédé avant sa naissance, et par la mère duquel elle a été élevée les deux premières années de sa vie ; de l’autre côté son père officiel, François Joseph GOURDON, qui l’a reconnue et élevée, et qui lui a transmis son nom de famille.

J’ai décidé de ne pas choisir entre ces deux branches et de garder les deux dans mon arbre. Je me suis attachée à ces deux hommes, et je trouverais injuste de les exclure de ma généalogie, l’un comme l’autre.

Comment géreriez-vous cette situation à ma place ?

4 réflexions sur “Deux pères pour une fille : Louise Désirée GOURDON

  1. Enquête et article passionnants ! Les histoires de famille ne sont jamais simple.
    Je suis d’accord en ce qui concerne les deux branches. Pour moi elles ont autant de valeur. L’une car il s’agit de la branche biologique, et l’autre parce qu’il s’agit du père qui l’a élevé (en tout cas une partie de sa vie). Qu’est ce qui est le plus important ? Les gènes ou l’éducation socio-culturelle ? Difficile de le dire…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ce commentaire ! Les histoires de famille ne sont jamais simples, et celle-ci est particulièrement compliquée pour l’époque… Pas sûre que je m’en serais sortie sans les indexations de Filae vu qu’ils ont tenu toute l’Île-de-France !

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  2. 0054187555c

    là c’est pas simple mais toujours passionnant. Je suis ravie de pouvoir enfin mettre un nom sur ce visage. J’ai une photo d’elle et elle m’a toujours intriguée mais je suis super contente de savoir qu’elle est mes racines. Je suppose qu’elle est la mère de Julia donc mon arrière, arrière grand-mère. C’est fabuleux. Un grand merci pour cette découverte.
    Tu as raison il faut lui garder ses deux pères

    Aimé par 1 personne

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